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Histoire de la douleur dans l’accouchement


Nous avons perdu aujourd’hui la mesure de ce que pouvait être la souffrance des couches d’autrefois. Les textes médicaux des XVIIe et XVIIIe siècles (qui nous parlent surtout, il est vrai, d’accouchements catastrophes) mentionnent couramment des femmes restant en travail plusieurs jours avec les "chairs horriblement meurtries", souffrant d’"ulcération affreuse" ou de "suffocation hystérique", tombant dans de "grandes faiblesses" ou de "cruelles convulsions".

Ces douleurs de l’accouchement doivent être replacées dans un contexte plus général. Depuis la nuit des temps, la douleur est le lot commun de tous, hommes et femmes. Les populations anciennes étaient exposées par leurs modes de vie souvent rudimentaires à de multiples causes de douleurs et de maladies. Les remèdes utilisés autrefois pour soulager et guérir blessures et maladies étaient souvent radicaux et très douloureux (cautérisation au fer rouge ou à l’aide de caustiques, cataplasmes, vésicatoires, urtication, etc.). La médecine ancienne, essentiellement exspectante et peu préoccupée de soulager les douleurs, considérait les crises douloureuses aigües comme des réactions salutaires de l’organisme, ainsi que l’expriment plusieurs dictons populaires : "quand la blessure cuit, elle guérit", ou "quand le mal est le plus proche, la santé est la plus proche". En bref, la douleur était pour nos ancêtres une compagne de tous les instants : "ils souffraient autant que d’autres, autant qu’on peut souffrir. Ils le vivaient comme ils pouvaient ; en se servant sans les connaître de leurs endomorphines. […] leur fonds de ressources pour soutenir l’atteinte de la douleur était d’abord le produit d’une culture. Culture de ceux dont le corps est l’outil de travail, qui doit être instruit à pouvoir tout encaisser".

Cette résignation atavique face à la douleur a été renforcée par le christianisme : l’Eglise a valorisé les souffrances ici-bas comme une manière de s’associer à la Passion du Christ pour parvenir au salut éternel. Dans le contexte d’une piété doloriste, centrée sur les plaies du Crucifié, la douleur est acceptée et offerte comme un gage sur l’au-delà. Cette attitude d’acceptation et de résignation est générale jusqu’aux débuts du XIXe siècle.

Dans cet article, nous étudierons le vécu traditionnel de la douleur dans l’accouchement, jusqu’à ce que, dans les années 1830 et 1840, la mise au point de procédés efficaces d’anesthésie change la donne. Dès lors, la souffrance n’est plus inéluctable, pas plus celle de l’opéré que de la femme en travail. Nous étudierons comment peu à peu on a entrepris de la soulager.

"Tu enfanteras dans la douleur"

On ne saurait trop insister sur le poids de la malédiction biblique dans le vécu des accouchements d’autrefois : "Tu enfanteras dans la douleur" dit la Genèse, faisant de chaque naissance l’expiation indéfiniment renouveléee de la faute de la première femme. Les parturientes d’autrefois ont totalement intégré le caractère inévitable et rédempteur des douleurs, comme l’indique au XVIIe siècle cette "prière de la femme enceinte attendant son accouchement " :

En mon accouchement, fortifiez mon coeur pour supporter les douleurs qui l’accompagnent, et que je les accepte comme des effets de de votre justice sur notre sexe, pour le péché de la première femme. Qu’en la vue de cette malédiction, et de mes propres offenses dans le mariage, je souffre avec joie les plus cruelles tranchées, et que je les joigne aux souffrances de votre fils sur la croix, au milieu desquelles Il m’a engendré à la vie éternelle. Elles ne peuvent être si rudes que je ne les mérite, car, bien que la sainteté du mariage ait rendu ma conception légitime, je confesse que la concupiscence y a mêlé son venin et qu’elle m’a fait faire des fautes qui vous déplaisent. Que si votre volonté est que je meure en mon accouchement, je l’adore, je la bénis, je m’y conforme.

Même si cette prière, issue des milieux jansénistes, n’est pas couramment récitée, elle exprime bien la pieuse résignation des futures mères, ainsi que la grande méfiance de l’Eglise à l’égard des filles d’Eve. Les sources anciennes décrivent peu les douleurs de l’accouchement et les représentent encore moins. On peut cependant saisir leur vécu à travers quelques proverbes, collectés dans la France rurale au XIXe siècle : "Mal de dents et mal d’enfant sont les plus grands qui soient". "Pas de femme enceinte sans douleur". "Ma fille, se marier, c’est tous les jours travailler, dans la douleur enfanter, sans nul espoir soupirer et jusqu’à la mort pleurer". "Les petits os donnent de grandes douleurs". "Gémir comme une vache qui fait un veau". "Prendre les douleurs", "avoir ses douleurs" sont une manière familière de caractériser un accouchement imminent. Une autre idée très répandue autrefois est qu’un accouchement dure toujours longtemps, surtout s’il s’agit d’une primipare ; la future mère sait qu’elle doit se préparer à de longs moments de souffrance qui peuvent aller jusqu’à vingt-quatre heures. Mais pas au delà, car il y aurait du danger à laisser traîner les choses : "c’est courir un risque que de laisser le soleil se coucher deux fois pendant un accouchement." Après la naissance, l’idée commune veut que les douleurs s’oublient vite : "Le mal-joli, dès qu’il est passé, on en rit". "Le petit enfant né, les douleurs sont oubliées". "Mal d’enfant se guérit seul".

Les femmes parlent entre elles des douleurs de l’accouchement, mais seulement avec celles qui les ont vécues, jamais avec les hommes, les enfants, les jeunes filles et celles qui n’ont pas encore enfanté. Dans une optique rigoriste, les douleurs sont considérées communément comme la rançon du plaisir éprouvé dans l’acte sexuel. Mais cette souffrance a aussi une valeur positive, puisqu’elle permet de "mériter son bébé", comme l’indique l’expression ambivalente de "mal-joli". Autre idée très forte : l’accouchement, comme initiation douloureuse à la maternité, est la "guerre" des femmes, elles l’affrontent avec courage et en sortent vivantes ou mortes, comme les hommes qui partent au combat. Après la naissance, le sentiment de fierté est fréquent : reprenant dans les années 1920-30, une expression utilisée par les soldats des tranchées, les accouchées disaient fréquemment : "on a quand même tenu le coup".

Typologie des cris de l’enfantement

La matérialité de la souffrance des couches d’autrefois s’exprime avant tout par les cris. C’est à cette manifestation sonore qu’on reconnaît sûrement une femme qui accouche, comme le dit Boccace, dans le Decameron : "Voilà pourtant qu’arrive le terme de l’accouchement et la jeune femme, comme toutes ses pareilles, poussait des cris.". Les cris sont non seulement permis, mais encouragés par les compagnes qui n’hésitent pas à s’associer à la parturiente. Au XVIIe siècle, dans l’Auxerrois, "on croit que lorsqu’une femme crie et hurle pendant que l’autre est en couches, ces cris et hurlements facilitent son accouchement et diminuent le mal qu’elle sent". Dans le premier XXe siècle, tous les témoignages sur les salles de travail des hôpitaux insistent d’abord sur le continuum sonore. Ainsi à Port-Royal, dans les années 1930, "c’était des cris, des hurlements de bêtes blessées que nous poussions avec terreur. J’avais très mal". Quelle a été l’attitude des matrones, des sages-femmes et des accoucheurs face à la douleur des femmes en couches ? Pour les plus expérimentés, il s’agit d’abord d’en comprendre les causes. Ainsi, Mauriceau, accoucheur à Paris dans les années 1660-1680, croit à la malédiction divine, mais il ne la considère pas comme l’unique cause de la souffrance :

Le travail de la femme grosse n’est autre chose que plusieurs douleurs avec des étreintes réitérées, par lesquelles elle s’efforce de mettre son enfant au jour. Il est ainsi appelé, parce que la mère et l’enfant souffrent et sont beaucoup travaillés en cette action. La plupart du monde croit qu’il n’y a pas d’autre raison de la cause de ce mal, sinon parce que Dieu l’a ordonné ainsi ; et que la femme suivant sa parole, doit enfanter avec douleur, à cause de son péché, comme il est dit au troisième chapitre du livre de la Genèse […] Cette malédiction fut à la vérité bien grande, puisqu’elle s’est étendue sur toutes les femmes qui ont enfanté depuis ce temps-là, et s’étendra sur toutes celles qui viendront ci-après. Nous voyons néanmoins que toutes les femelles des autres animaux souffrent autant et sont en aussi grand danger de leur vie que la femme, quand elles mettent leurs petits au jour ; c’est ce qui fait qu’outre cette volonté précise de Dieu à l’égard de la femme, il y a encore une raison naturelle...

Pour Mauriceau, cette raison "naturelle" tient à l’anatomie : la tête de l’enfant, beaucoup plus grosse que celle des animaux, doit élargir l’orifice étroit de la matrice et ne peut le faire qu’avec violence. Mauriceau sait utiliser l’intensité différente des douleurs pour juger l’état d’avancement du travail : il distingue les "plaintes" correspondant aux douleurs "petites et lentes" du début du travail, des "grands cris" qui annoncent la fin de la dilatation. Ces "bonnes douleurs" seront mises à profit : "on lui recommandera surtout de faire bien valoir ses douleurs, en retenant son haleine et poussant le plus fortement qu’elle pourra vers le bas, dans le moment qu’elles lui prendront." Au total, dans son gros traité de cinq cents pages, Mauriceau ne consacre que trois pages à la description des douleurs : rien n’est fait pour les soulager. Seuls importent un "prompt travail" et une "heureuse délivrance". Au XVIIIe siècle, les accoucheurs reprennent les mêmes distinctions entre les petites douleurs du début de travail (appelées "mouches") qui donnent des tiraillements ou des coliques, et les grandes douleurs (appelées "tranchées"), donnant déchirements et contractures, qui annoncent la fin du travail.

Au XIXe siècle, Alfred Velpeau, dans son Traité complet de l’art des accouchements, paru en 1835, sans s’arrêter à la distinction traditionnelle entre petites et grandes douleurs, décrit finement l’inégale perception de la douleur chez les parturientes et ses effets délétères sur certaines d’entre elles :

Souvent alors les femmes sont tourmentées par de sinistres présages. Elles se désolent, se désespèrent, disent qu’elles vont mourir, perdent tout leur courage et sont accablées par les idées les plus sombres, une tristesse dont rien ne peut les tirer. Elles pleurent, s’agitent ou restent immobiles, et ressentent quelquefois des horripilations ["chair de poule"] par tout le corps […] L’intervalle des contractions n’est pas calme, les femmes restent agacées, maussades, impatientes, difficiles à gouverner, ne peuvent se tenir en place, sont mécontentes de tout le monde et d’une susceptibilité extrême […] Les douleurs peuvent offrir des nuances nombreuses dans leur intensité, sans que pour cela, la force des contractions soit nécessairement différente. Chez une femme nerveuse, extrêmement irritable, une contraction légère produit quelquefois les plus vives douleurs. Au contraire une femme lymphatique, insouciante, dont la sensibilité n’est que peu développée, souffre à peine, bien que la matrice se contracte avec force. Un excès de timidité, de crainte ou la pusillanimité font jeter les hauts cris à quelques-unes, pour le moindre resserrement de l’utérus, tandis que le courage et la résignation en portent d’autres à supporter sans se plaindre les plus fortes contractions.

La plus belle évocation des douleurs de l’accouchement se trouve dans un texte littéraire du XIXe siècle : au dernier chapitre de Pot-Bouille (1882), Zola, racontant les couches clandestines et solitaires d’Adèle, la petite bonne, fait une description clinique minutée de la progression des différentes douleurs. Cela commence à onze heures du soir avec les premières "mouches", suivies des coliques et des tranchées :

Puis ça la tordit avec une telle force qu’elle étouffa une première plainte […] Maintenant, les douleurs persistaient, presque continues, avec des secousses plus rudes, comme si une main brutale, dans le ventre, la serrait quelque part. […] quand une contraction la pliait brusquement, elle s’appuyait contre le mur, saisissait le bois d’un meuble. Et les heures passaient dans ce piétinement cruel […] Deux heures sonnèrent, puis trois heures. […] il n’y a pas de bon Dieu ! se disait-elle tout bas […] Quatre heures venaient de sonner, lorsque, tout d’un coup, elle crut que son ventre crevait. Au milieu d’une douleur, il y eut une rupture, des eaux ruisselèrent.[…] Alors pendant près d’une heure et demie, se déclarèrent des douleurs dont la violence augmentait sans cesse. […] des crampes atroces l’étreignaient à chaque reprise du travail, les grandes douleurs la bouclaient d’une ceinture de fer. Enfin, les os crièrent, tout lui parut se casser, elle eut la sensation épouvantée que son derrière et son devant éclataient, n’étaient plus qu’un trou par lequel coulait sa vie ; et l’enfant roula sur le lit, entre ses cuisses, au milieu d’une mare d’excréments et de glaires sanguinolentes. […] Elle avait poussé un grand cri, le cri furieux et triomphant des mères.

Au XXe siècle, l’accoucheur Louis Devraigne affirmant qu’il "est facile de suivre le travail par l’allure et les cris d’une femme", reprend le même tableau clinique des quatre types de douleurs, en fonction de l’état d’avancement du travail : les "mouches" jusqu’à la dilatation à deux francs, les douleurs "préparantes", accompagnées de cris "déchirants" jusqu’à la dilatation complète, les douleurs "explosives", avec cris sourds et gutturaux du début de l’expulsion et enfin les douleurs "concassantes", lorsque la tête sort. Il n’est jamais question de soulager cette douleur si précieuse pour l’accoucheur. A la même époque, un autre accoucheur célèbre, Alexandre Couvelaire, va jusqu’à sacraliser la douleur de la femme qui accouche :

Je garde toute ma tendresse pour les femmes qui, pleines d’espérance et de sérénité joyeuse, attendent sans crainte l’heure des suprêmes douleurs et les acceptent avec la volonté parfois stoïque d’être les premières à entendre le premier cri de l’être qu’elles ont nourri de leur sang ; ne laissons pas périmer cette source de joie profonde, gardons-nous de cultiver systématiquement le désir des solutions rapides à heures fixe, dans le sommeil des anesthésies complètes ; ne faisons rien qui contribue à diminuer la beauté morale des mères de nos enfants.

En 1976, dans un livre célèbre (Le Mal-Joli), Claude Revault d’Allonnes passe en revue les différentes attitudes possibles des sages-femmes de son temps face à la douleur des parturientes. Cela va de la sympathie éplorée ("il faut bien en passer par là, c’est pour tout le monde pareil et puis ça ne va pas durer longtemps.") jusqu’à l’indifférence méprisante ("qu’elle se grouille de faire son enfant, celle-là, c’est une gêneuse ; si elle ne se dépêche pas, on va lui faire un forceps."), en passant par la leçon donnée sur un ton paternaliste ("il faut être bien sage, être une bonne petite fille et tout supporter avec courage pour mériter son beau bébé."), ou la leçon de morale musclée ("C’est bien fait, vous vous êtes bien amusée quand vous l’avez fait - vous n’êtes pas venue me chercher à ce moment là ; ça vous apprendra à faire l’amour comme une idiote ; maintenant qu’il est rentré, il faut bien qu’il sorte.")

Variabilité culturelle des douleurs de l’enfantement

Pour finir, il nous faut évoquer les théories, très appréciées au XIXe siècle, sur la variabilité culturelle de la douleur dans l’accouchement. A l’époque des colonisations, après avoir observé des accouchements de femmes indigènes, quelques européens ont cru qu’elles ne souffraient pas. Ainsi George Engelmann, d’origine viennoise, devenu professeur d’obstétrique au Missouri Medical College, qui publie en 1882 Labor among Primitive Peoples, ouvrage vite devenu un best-seller et un classique de l’obstétrique. Selon lui, les femmes des peuples primitifs accouchent facilement et rapidement (en une heure, chez les Indiens Madoc, par exemple), alors que les femmes des pays "civilisés" ont des accouchements longs et douloureux. Les causes de ces douleurs sont variées : Engelmann incrimine pêle-mêle la civilisation, le luxe, l’oisiveté, les folies de la mode et les mariages interraciaux (!). Si l’on veut que les femmes "civilisées" cessent de souffrir en donnant la vie, il suffit de les rendre à "l’état de nature"(en les laissant accoucher en position accroupie, par exemple). Cet ouvrage n’a rien de scientifique : il s’appuie sur des sources partiales et partielles, des rumeurs et des "on dit". Dès les années 1930, des médecins coloniaux, fins observateurs de la réalité indigène, ont infirmé les théories d’Engelmann :

Il est courant de dire que les femmes noires accouchent facilement et même d’aller plus loin en disant qu’elles accouchent presque sans douleur, parce qu’on ne les entend pas crier […] l’accouchement chez la femme mina suit la même marche que chez l’Européenne, si la Mina ne crie pas, pour observer la coutume, elle n’en souffre pas moins ; la crispation de ses traits et ses soupirs extériorisent suffisamment ses douleurs.

Pourtant l’idée que les douleurs de l’accouchement sont une invention de la civilisation moderne a la vie dure. Elle est reprise en France au début du XXe siècle par des médecins que leur inquiétude face à la dénatalité française pousse à idéaliser le bon vieux temps :

Plus qu’autrefois se développe l’appréhension des douleurs de l’enfantement. La douleur physique était jadis partie intégrante de toute vie : on faisait souffrir sans remords, on souffrait avec courage. Nous avons désappris la souffrance. Nous frémissons au récit d’opérations terribles effectuées sans le secours du chloroforme, alors qu’aujourd’hui, pour nous faire arracher une dent, nous réclamns l’emploi d’un anesthésique. Nos grand’mères, plus robustes peut-être que nos filles, n’étaient guère plus inquiètes de souffrir lorsqu’elles allaient mettre au monde un enfant que lorsqu’elles devaient recourir, pour se faire enlever une dent, aux bons offices du barbier.

Comparativement à un ailleurs situé soit dans le temps soit dans l’espace, les souffrances de l’accouchement seraient donc une invention perverse de notre modernité, ce qui dispenserait de les soulager ici et maintenant.

Du soulagement à la suppression de la douleur

Depuis toujours, le vécu de la douleur dans l’accouchement est bien connu et on s’est efforcé de soulager la parturiente : d’abord par des moyens traditionnels, puis à partir des années 1840 par l’anesthésie, ensuite dans les années 1930-1950 par la mise au point de méthodes naturelles d’accouchement "sans crainte" ou "sans douleur", et enfin à partir des années 1980 par la péridurale.

Les moyens traditionnels de soulagement de la douleur

Louise Bourgeois, sage-femme du début du XVIIe siècle, affirme comme un lieu commun que, si on ne peut abolir les douleurs de l’enfantement, on doit au moins s’efforcer les atténuer. Il faut d’abord veiller à la qualité de l’environnement matériel et psychologique autour de la parturiente ; les thérapeutiques anciennes attachent une grande importance au bon usage des six choses dites "non naturelles" (air, aliments et boissons, sommeil et veille, mouvement et repos, excrétions, émotions et sensations) :

Quand la femme est en mal d’enfant, on doit s’efforcer de la distraire par des propos agréables, capables de l’amuser et de lui faire oublier son mal. Parez de fleurs l’appartement […], ménagez-y une douce obscurité ; faites-y entendre le bruit uniforme d’un jet d’eau ; balancez un voile devant ses yeux ; agitez l’air autour d’[elle] , par de légères ventilations ; et que tout [la] rappelle au silence et au repos. […] Voilà par quels moyens vous émousserez le sentiment de la douleur en agissant non sur elle, mais sur les nerfs qu’elle tourmente, sur la sensibilité qu’elle excite, sur l’âme qu’elle déchire.

On peut aussi s’efforcer d’abréger le temps des douleurs en hâtant la descente de l’enfant par des manipulations diverses : percer la poche des eaux avec l’ongle ; dilater le col de l’utérus avec les doigts enduits de pommade, beurre ou huile ; appuyer sur le ventre ; lubrifier d’huile les "parties" pour faciliter le passage de l’enfant.

Enfin, la médecine ancienne a une bonne connaissances de plantes calmantes ou analgésiques, récoltées dans la nature ou cultivées dans les jardins, et utilisées en potions, décoctions, frictions ou cataplasmes  : jusquiame, cigüe, mandragore, lierre grimpant, valériane, aconit, belladone, pavot blanc. Ajoutons que l’alccol (sous forme d’eau de vie) est souvent administré généreusement aux parturientes, comme à tous les malades. Au XIXe siècle apparaissent quelques progrès ; l’industrie pharmaceutique met à la disposition de tous les villageois des médicaments qui soulagent efficacement la douleur : acide salicylique (à base d’écorce et de feuilles de saule), quinquina gris (anti pyrétique), cocaïne, alcaloïdes.

L’anesthésie et ses diverses applications aux XIXe et XXe siècles

Si la fin du XVIIIe siècle voit l’invention sans lendemain du protoxyde d’azote (1776) et la découverte de l’éther (1792), c’est dans la première moitié du XIXe siècle qu’ont lieu les découvertes décisives : en 1803, le chimiste français Derosne isole la morphine, utilisée à partir de 1817 dans les accouchements par médecins anglo-saxons, malgré des effets secondaires dangereux (asphyxie du foetus, suppression des contractions, risques d’hémorragies). En 1831-34, les propriétés sédatives et anesthésiques du chloroforme sont découvertes et elles sont appliquées pour la première fois à l’accouchement en 1847 par James Simpson, professeur d’obstétrique à l’université d’Edimbourg. Malgré l’opposition violente de certains de ses collègues (effrayés par les effets secondaires de l’anesthésie) et celle des milieux ecclésiastiques (attachés à la lettre de la malédiction biblique), il met au point un protocole pour les accouchements sous chloroforme (administré simplement sur un mouchoir plaqué contre le nez et la bouche de la parturiente). La cause du chloroforme est définitivement gagnée lorsqu’en 1853, le reine Victoria demande à accoucher sous chloroforme pour son huitième enfant, créant ainsi la mode de "l’accouchement à la reine". En France, les accoucheurs sont plutôt réticents et, en 1856, l’impératrice Eugénie, assistée par l’accoucheur Paul Dubois, refuse l’anesthésie pour la naissance du Prince impérial.

Dans les pays anglo-saxons, c’est sous la pression active des femmes que bien des médecins sont obligés d’utiliser le chloroforme : à la fin des années 1840, sitôt connue la nouvelle découverte, des parturientes anglaises font le voyage jusqu’à Edimbourg pour accoucher sous anesthésie. Aux Etats-Unis, les femmes sont bien informées et réclament très tôt l’éther ou le chloroforme. Dès 1847, Fanny Longfellow, première femme américaine à accoucher sous éther, proclame que l’anesthésie est "le plus grand bienfait de notre époque.". Les médecins américains, d’abord partagés sur les dangers des anesthésiques, sont obligés de répondre à la demande, sous peine de perdre leur clientèle. En 1900, aux Etats-Unis, 50% des naissances suivies par des médecins se font sous chloroforme ou sous éther, ce qui a pour conséquence une hausse de l’utilisation des forceps.

A partir des années 1910, les femmes américaines s’entichent d’un nouvel anesthésique venu d’Allemagne, la scopolamine : cet alcaloïde dérivé de la belladone, entraînant un léger sommeil et une amnésie de la douleur, a l’avantage de ne pas bloquer le travail. Malgré le danger des surdoses, un mouvement feministe très virulent fonde une association en faveur du nouveau produit (National Twilight Sleep Association) qui distribue des brochures et popularise la méthode avec des conférences, où des accouchées heureuses viennent témoigner. Malgré le soutien actif de certains obstétriciens, le combat pour la scopolamine s’arrête brusquement en août 1915, quand une des dirigeantes de l’association, Mme Carmody, qui a déjà accouché une première fois grâce à la méthode, meurt des suites d’un deuxième accouchement sous scopolamine.

L’histoire anglo-saxonne de l’anesthésie dans l’accouchement est donc intéressante, en ce qu’elle révèle une double demande : celle des femmes qui au tournant des XIXe et XXe siècles combattent à la fois pour le droit de vote et le droit de ne plus souffrir en accouchant ; et celle de nombreux médecins qui en ont assez de leur impuissance devant les douleurs des parturientes, comme l’exprime en 1895, un médecin américain :

Avant d’adopter l’anesthésie dans ma pratique, j’ai passé des heures à assister des femmes en travail ; j’ai entendu avec angoisse leurs cris, leurs demandes de soulagement, leurs plaintes d’une agonie insupportable ; pendant des heures, ces scènes se sont gravées dans ma mémoire et je ne pourrai jamais les oublier. Grâce au chloroforme que j’utilise couramment, je ne vis plus de scènes aussi pénibles. C’est une bénédiction pour la patiente, mais aussi pour le médecin. Sans la possibilité de soulager les souffrances humaines, comme la vie d’un médecin serait pénible et peu gratifiante !

Pendant toute la première moitié du XXe siècle, aux USA et en Grande- Bretagne, l’accouchement avec anesthésie (sous protoxyde d’azote qui réapparaît en 1922, puis à partir de 1939 sous anesthésiques de synthèse) est très largement pratiqué, y compris à domicile. En milieu hospitalier, où se font la majorité des accouchements, c’est automatique, on ne demande même pas leur avis aux femmes. En France, au contraire, la plupart des médecins, mal formés aux méthodes de l’anesthésie, s’en méfient et la pression des femmes n’a jamais été aussi forte que dans les pays anglo-saxons.

Les méthodes psychoprophylactiques (1930-1970)

Des méthodes "douces " de soulagement de la douleur obstétricale voient le jour sumultanément en Angleterre et en URSS et se propageront dans les années 1950 en Europe et aux Etats-Unis. En Angleterre, la méthode de naissance "sans crainte " ou "sans violence", préconisée par Grantley Dick Read (1890-1959), doit se comprendre comme une réaction au recours généralisé à l’anesthésie obstétricale dans le monde anglo-saxon. Comme il l’explique dans son premier livre, Natural Childbirth, publié en 1933, à l’origine de sa découverte, il y a une expérience fondatrice au chevet d’une parturiente dans un quartier pauvre de Londres : quand il lui propose du chloroforme, elle refuse et affirme qu’elle ne souffre pas. Read a alors "la révélation qu’aucune loi naturelle ne justifiait la souffrance de l’accouchement". Si les douleurs ne sont pas une fatalité, d’où viennent-elles ? de la peur, engendrée par les récits, les lectures et tout l’environnement culturel autour des femmes enceintes ; cette peur engendre une tension qui entraîne la douleur. Pour rompre le cercle vicieux Peur-Tension-Douleur, il faut expliquer les différentes phases de l’accouchement et entraîner physiquement les femmes. Read est peu reconnu en Grande Bretagne, où ses critiques sévères des pratiques de ses collègues lui attirent beaucoup d’inimitiés. En revanche, aux Etats -Unis, où son livre est publié en 1944, sous le nouveau vocable de naissance "naturelle", il est très bien reçu : de nombreux hôpitaux mettent en pratique sa méthode, qui reçoit sa consécration médiatique lors d’un article élogieux, illustré de belles photos, dans le numéro de Life du 30 janvier 1950. Du côté français, Read est peu reconnu, malgré plusieurs tournées de conférences en 1938 et 1947. Son livre ne sera traduit dans notre langue qu’en 1953.

En France, la modernité obstétricale ne viendra pas de l’ouest, mais de l’est, grâce au docteur Fernand Lamaze (1890-1957), accoucheur à Paris à la polyclinique des métallurgistes de la rue des Bluets, et intéressé par les méthodes pratiquées par les accoucheurs soviétiques des années 1930 : Velvoski et Nikolaiev, appliquent les résultats des travaux de Pavlov sur les réflexes conditionnés à la préparation physique et psychique de la femme enceinte ; bien éduquée, bien conditionnée à déconnecter les centres de la douleur dans le cerveau, bien accompagnée, toute femme peut arriver à accoucher sans douleur. En 1951, participant à une mission médicale en URSS, Lamaze réussit à obtenir d’assister à Léningrad à un accouchement contrôlé par ce type de "psycho-thérapie"(selon ses propres termes). Il en revient bouleversé et, avec son assistant Pierre Vellay, il propose aux Bluets une méthode (originale par rapport au modèle soviétique), reposant sur trois principes : 1) un enseignement sur l’accouchement à l’aide de schémas et de films destinés à supprimer chez la future mère la peur de l’inconnu et de la douleur ; 2) une éducation physique comportant six séances d’instruction à la relaxation et à la respiration légère pendant les deux derniers mois de la grossesse ; 3) une éducation psychique agissant sur l’anxiété et tendant à supprimer la perception de la douleur par le cerveau. Dès 1952, 500 accouchements "sans douleur" sont réalisés aux Bluets. Dans un article publié à cette époque dans La Gazette médicale de France, Lamaze et Vellay montrent combien l’expérience est positive : "la Maternité du métallurgiste est une Maternité où on ne crie plus. On n’y crie plus parce que l’on n’y souffre plus." Ils proposent la généralisation de l’ASD à l’ensemble des établissements d’accouchement.

Malgré ses succès évidents, l’expérience a ses détracteurs : médecins conservateurs opposés à la pratique de Lamaze (qui est compagnon de route du Parti Communiste et travaille dans un établissement géré par les syndicats CGT de la métallurgie de la Seine) ; médecins et milieux traditionnalistes attachés à la lettre de la Bible ; gestionnaires trouvant la nouvelle méthode trop coûteuse en personnel, en locaux et en moyens. Pourtant dès 1953, les partisans de l’Accouchement Sans Douleur commencent à faire école. Propagé par des tournées de conférences, vigoureusement soutenu par l’Union des Femmes françaises (proche du parti communiste) qui édite en 1955 une petite brochure de propagande, l’ASD, devenu la méthode psychoprophylactique (PPO), se répand d’abord dans les maternités parisiennes, puis dans toute la France de 1953 à 1956, surtout dans les départements où l’implantation syndicale et ouvrière est forte. Des centaines de médecins accoucheurs et de sages-femmes s’initient à la PPO au cours de stages organisés à la Polyclinique des Bluets. En 1956, le réalisateur Jean-Paul Le Channois popularise encore davantage la méthode dans un film Le cas du docteur Laurent, dans lequel Jean Gabin joue le rôle d’un médecin de campagne qui, malgré de nombreuses oppositions, réussit à faire triompher l’ASD dans son village. Le fait qu’un acteur aussi célèbre ait été retenu pour tourner un film sur ce sujet montre que la bataille est alors gagnée. En 1956, les femmes obtiennent de la Sécurité sociale, le remboursement des six séances de préparation qui passeront à huit dans les années 1960. En 1956 encore, levant définititivement les réticences des milieux catholiques, Pie XII donne son approbation à l’ASD :

Dieu n’a pas défendu aux hommes de rechercher et d’utiliser toutes les richesses de la création, d’alléger le travail, la fatigue, la douleur, la maladie et la mort. Dieu n’a pas défendu aux mères d’utiliser les moyens qui rendent l’accouchement plus facile et moins douloureux. […] La correction de l’interprétation fausse des sensations organiques et l’invitation à la corriger, l’influence exercée pour écarter l’angoisse et la crainte non fondées […] sont des valeurs positives auxquelles il n’y a rien à reprocher, des bienfaits pour la parturiente, et ils sont pleinement conformes à la volonté du Créateur.

Soulignons plusieurs paradoxes de l’histoire française de l’Accouchement Sans Douleur : destinée à soulager les nombreuses femmes, qui accouchent à l’époque du "baby-boom", cette méthode n’a pas été prise à l’initiative des femmes ou des mouvements féministes, d’ailleurs peu actifs durant les années 1950. Comme pour la promotion de l’accoucheur aux XVIIe et XVIIIe siècles, ce sont des hommes (Read, Lamaze, Vellay) qui ont décidé de transformer les conditions de la naissance, pour que les femmes ne souffrent plus. Le rôle joué en France par l’URSS comme modèle et par les milieux communistes comme propagateurs est aussi tout à fait étonnant, particulièrement si l’on songe qu’on est en pleine guerre froide dans les années 1950 et que le milieu des métallos n’est pas particulièrement féminisé, ni encore moins féministe ! Remarquons enfin la rapidité de l’approbation de la nouvelle méthode par la hiérarchie catholique, qui contraste singulièrement avec ses résistances ultérieures à propos de la contraception et de l’IVG. Remarquons enfin que, chez Read, comme chez Lamaze, on retrouve implicitement le postulat (déjà exprimé en 1882 par Engelmann) qui voudrait que l’accouchement "naturel" ne soit pas douloureux :

Ce n’est pas le moindre des paradoxes de la méthode psychoprophylactique que de vouloir retourner à cet état de nature idyllique dont la culture nous éloigne par un apprentissages de techniques […] il ne s’agit ni plus ni moins d’éduquer les femmes à retourner à la nature ; en quelque sorte de leur réapprendre l’instinct.

La péridurale

Au cours des années 1960-1970, la méthode psychoprophylactique évolue : la préparation à l’accouchement qui se faisait à l’origine sous forme de cours collectifs, devient moins académique et plus personnalisée ; de nouvelles techniques (yoga, sophrologie) visent à mieux détendre la parturiente ; à la suite des travaux de Leboyer et Odent, on s’intéresse davantage à l’accueil de nouveau-né et moins à sa mère. L’unanimité concernant les bienfaits de l’ASD commence à se déliter. Certaines voix s’élèvent pour dire le désarroi de celles qui n’ont pas réussi à "indoloriser"et ont été mal notées par les équipes soignantes : "L’accouchement sans douleur est presque toujours un leurre : 80% des femmes souffrent atrocement durant l’accouchement", écrit Marie-José Jaubert en 1979.

C’est précisément à cette époque que l’Accouchement Sans Douleur s’efface devant la péridurale, technique d’indolorisation connue dès les années 1920, qui commence à être utilisée à grande échelle pour les accouchements. Ici encore, les réticences du corps médical, préoccupé par les dangers potentiels de la nouvelle technique, sont balayés assez vite par la demande des femmes et par celle des soignants, que la péridurale vient également soulager. Comme le dit en 1995 une sage-femme des Lilas :

Depuis l’arrivée de la péridurale en obstétrique, je dois reconnaître n’avoir plus jamais eu à vivre ces accouchements où la naissance était davantage vécue par la femme comme une séance de torture et où, nous, les sages-femmes impuissantes, nous sortions de ces accouchements remplies de honte.

L’histoire du soulagement de la douleur dans l’accouchement s’est donc faite grâce à la conjonction de trois mouvements : les découvertes médicales de techniques et de produits anesthésiants (qui ne suffisent pas à elles seules à entraîner une utilisation généralisée de l’anesthésie) ; la demande des femmes de ne plus souffrir en accouchant (ce qu’elles ont parfois obtenu au péril de leur vie, à cause des accidents d’anesthésie) ; la volonté du corps médical de ne plus assister dans l’impuissance à des couches douloureuses et souvent dramatiques. Notons enfin que, depuis deux siècles, pour le monde médical comme pour les femmes, le mode préférentiel de soulagement de la douleur s’est fait en recourant aux drogues anesthésiantes ; les méthodes "douces" comme la PPO, n’ont été utilisées que pendant peu de temps et assez rapidement marginalisées.

lundi 2 janvier 2012, par rsg

Références...

Article paru dans Réalités en gynécologie obstétrique n° 67, janvier 2002, p. 31-34 et dans le n° 71, mai 2002, p. 42-46.