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Histoire de l’avortement


L’avortement est de tous les temps de l’histoire : très pratiqué dans l’Antiquité (il est utilisé conjointement avec l’abandon, comme méthode de régulation des naissances), il n’a sans doute pas régressé pendant le Moyen Âge chrétien et les siècles classiques, même si l’ampleur de sa pratique est difficile à évaluer, car il est le plus souvent secret et clandestin. A la différence de l’infanticide, il laisse peu de traces, sauf quand la femme en meurt ou quand il est réprimé. L’histoire de l’avortement évolue au cours des temps, au rythme des mutations sociales et mentales, et en lien avec les possibilités techniques et scientifiques de chaque époque.

Incertitudes sur les débuts de grossesse jusqu’au XVIIIe siècle

Caractériser un avortement dans les premières semaines d’une grossesse a longtemps été impossible, car la plupart des femmes d’autrefois ignorent quand elles sont devenues enceintes. Les signes habituels des premières semaines (arrêt des menstrues, nausées, embonpoint) sont souvent peu clairs et peuvent avoir d’autres causes. Pour la femme elle-même et pour son entourage, le signe indubitable de la grossesse est tardif : il n’apparaît que vers le quatrième mois, quand la mère sent l’enfant bouger. Pendant des siècles, on pense que la vie de l’embryon ne débute pas dès l’acte sexuel quand se mélangent les semences mâle et femelle, mais plus tard avec l’animation, c’est-à-dire l’infusion de l’âme (au sens de souffle vital). Le terme de l’animation, plus précoce chez les embryons mâles que chez les femelles, varie selon les auteurs : de trente à quarante-deux jours chez Hippocrate [1] ; de quarante à quatre-vingt-dix jours chez Aristote, unanimement respecté au Moyen Âge, et repris par saint Thomas d’Aquin. En 1234, l’Eglise adopte officiellement ce terme, ce qui, en théorie, rend licite toute interruption de grossesse avant deux ou trois mois.. Dès l’Antiquité, Hippocrate avait confirmé la non-humanité des embryons des premières semaines, en décrivant une "semence" de six jours :

Je vais dire comment cela se présentait : c’est comme si on enlevait la coquille à un oeuf cru et que l’humeur fût transparente dans la membrane intérieure [...] De plus, c’était rouge et sphérique ; dans la membrane, apparaissaient des fibres blanches et épaisses, enroulées avec une humeur épaisse et rouge, et autour de la membrane, saillait quelque chose de fin qui me parut être le cordon ombilical : c’est par lui que se faisait d’abord l’inspiration et l’expiration. A partir de lui, la membrane était toute tendue et enveloppait la semence.

Jusqu’aux XVIIe et XVIIIe siècles, pour décrire l’embryon des premiers mois, les médecins utilisent encore toutes sortes de comparaisons végétales ou animales : dans les premières semaines, il ressemble à un oeuf, à une grosse fève de haricot, à un clou de girofle, à un grain de froment ; quelques mois plus tard, il sera comparé à un animal : mouche, larve, tétard, hanneton, poulet ou souris. A ce stade, si l’on met fin à la grossesse, il ne s’agit pas d’avortement (et encore moins de crime), mais de contraception, puisqu’on agit avant l’animation de l’embryon. En revanche après l’animation, l’avortement est un acte grave qui est interdit aux médecins par le serment d’Hippocrate : dans l’Antiquité, il est toléré de la part des sages-femmes ; en revanche, au Moyen Age, l’Eglise en fait un péché capital, à double titre, puisqu’en faisant mourir le foetus, on supprime un être vivant, qu’on empêche en plus de recevoir la grâce du baptême.

Cependant, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, en France, royaume pourtant "très chrétien", aucune loi ne réprime l’avortement et aucun tribunal n’a jamais condamné des avorteuses ou des avortées, alors que les condamnations à mort pour infanticides sont fréquentes. Comme le dit un juriste en 1780 : "ces crimes [d’avortement], quoique très fréquents ne sont point poursuivis ni punis publiquement parmi nous, à cause de la difficulté qu’il y a d’en convaincre les coupables, la grossesse des femmes pouvant n’être qu’apparente, et son interruption provenir de différents accidents aussi bien que de la Nature.". En effet, les fausses couches (on disait que la femme s’était "blessée") étaient autrefois fréquentes et souvent difficiles à distinguer des avortements provoqués. Les témoignages qui les évoquent sont peu nombreux : le mari lui-même n’est pas toujours averti et le médecin est rarement appelé, sauf s’il y a des complications. Par exemple, pour l’accoucheur Pierre Robin, qui exerce à Reims de 1770 à 1797, les fausses couches, souvent mal distinguées des avortements, ne représentent que 4% de ses interventions. Le traitement de l’embryon expulsé est souvent des plus expéditifs : on l’oublie sur une table ou dans une cuvette de sang ou bien encore, on le jette sur un tas d’ordures, où il est mangé par les animaux. Cependant à partir du XVIe siècle, les médecins et le public cultivé s’intéressent de plus en plus à ces "avortons", dans le contexte d’interrogations philosophiques sur les débuts de la vie. Certains chirurgiens se constituent des collections de foetus en bocaux ou en squelettes. A Reims, Pierre Robin possède ainsi dans son cabinet dix squelettes de foetus de cinq à cinquante centimètres et plusieurs bocaux d’embryons et de foetus qu’il a tenu à faire figurer à l’arrière-plan de son portrait, pour bien montrer la nature de ses préoccupations scientifiques.

Un avortement au XVIIIe siècle : le temps du secret

Une jeune fille au désespoir de sa grossesse, mit tout en pratique pour la faire évanouir. Elle se servit pour cela pendant un très long temps de breuvages faits avec la rue, la sabine, et d’autres herbes de cette nature, sans oublier plusieurs saignées du bras et du pied ; mais n’ayant pu continuer si longtemps l’usage de tant de drogues sans que plusieurs personnes en eussent connaissance, on en informa le curé de la paroisse. Cette artificieuse fille, dans les réponses qu’elle fit aux questions de ce pasteur, ne manqua pas de vouloir justifier l’usage des remèdes qu’elle prenait pour les incommodités ordinaires à son sexe, et joignit à toutes ces raisons les serments et les larmes, pour le persuader de son innocence [...] Elle joignit dès le soir une pomme de coloquinte à cette potion ordinaire ; ce qui lui causa des tranchées si violentes pendant toute la nuit, que les cris qu’elle fit obligèrent plusieurs fois ses voisines de courir à elle pour lui donner leur secours, qu’elle refusa toujours avec obstination, n’ayant pas même voulu dans la suite ouvrir sa porte, que l’on fut obligé de rompre ; et le jour suivant on la trouva morte, par l’effet de son remède, et en ayant encore auprès d’elle de tout prêt à prendre. Elle fut ouverte, et l’on trouva qu’elle était grosse d’un enfant qui paraissait avoir environ six mois.

Ce cas, rapporté au début du XVIIIe siècle par l’accoucheur normand Mauquest de La Motte, nous renseigne sur plusieurs points : la détermination farouche de la fille (non mariée) à cacher sa grossesse, la liste des potions réputées abortives, des plus anodines aux plus dangereuses, le secret difficile à préserver dans un milieu où chacun vit sous le regard des autres, l’entraide entre femmes exceptionnellement refusée ici, la convocation devant le curé qui se laisse facilement abuser, le rôle du chirurgien qui n’intervient que pour l’autopsie destinée à confirmer les soupçons d’une grossesse cachée.

Les moyens traditionnels utilisés comme ici pour se débarrasser d’une grossesse indésirable sont variés et pour la plupart déjà connus dans l’Antiquité. Au départ, on se préoccupe de l’arrêt des règles ; avant de penser à une grossesse, on attribue leur disparition aux émotions, au froid et à l’humidité (les "pieds mouillés" sont ainsi fréquemment évoqués). Pour faire revenir "les mois", c’est-à-dire pour liquéfier le sang qui, pense-t-on, est coagulé par le froid, il faut de la chaleur (externe ou interne) : d’où le recours aux cataplasmes, bains de pieds ou de siège. Si le sang refuse de couler à nouveau, on peut essayer la saignée, qui garde encore toutes ses vertus jusqu’au XIXe siècle. Sinon, il faut recourir aux emménagogues, dont les recettes transmises entre femmes sont infinies et bien connues de toutes : tisanes ou décoctions de sabine, rue, persil, absinthe, armoise, navet, laurier, seneçon, saule blanc, hysope, etc. On peut aussi, à l’aide de purgatifs (huile de ricin, par exemple), déclencher une bonne colique, dont on espère qu’elle se propagera des intestins jusqu’à la matrice pour la faire "couler", elle aussi. La plupart de ces recettes populaires destinées à stopper une grossesse à ses débuts sont donc les mêmes que celles qui font revenir les règles. A un stade plus avancé de la grossesse, si, comme c’est fréquent, toutes ces potions échouent, on en vendra aux manoeuvres corporelles, pour "décrocher" le foetus : porter de lourdes charges, courir pendant longtemps, tomber de haut, se suspendre par les bras, secouer le ventre ou lui donner des coups. Enfin, si tout a échoué et si la femme peut se faire aider, il faudra recourir à l’introduction de plantes abortives dans l’utérus après dilatation digitale ou instrumentale du col.

L’avortement au XIXe siècle : un acte criminel

Au XVIIe siècle, l’invention du microcospe permet de découvrir ovules et spermatozoïdes ; puis au XVIIIe siècle, les progrès de l’embryologie et de la clinique font remonter les débuts de la vie à la conception. Désormais, naturalistes, médecins et théologiens sont d’accord pour décréter que l’apparition de la vie et celle de l’âme se font dès la fécondation : le foetus est un être humain vivant dès sa conception. C’est pourquoi, à partir du XIXe siècle, la plupart des Etats adoptent une législation laïque qui criminalise l’avortement dès les débuts de la grossesse. En France, le code pénal de 1810 fait de l’avortement un crime passible de la cour d’assises qui sera puni de réclusion ou de travaux forcés. En fait, ces dispositions sévères sont peu appliquées et, au cours du XIXe siècle, les avortements augmentent considérablement dans les villes. La demande est sans doute plus forte, à cause d’une grande promiscuité qui entraîne la hausse des grossesses hors mariage. L’offre est en hausse également : dans la presse populaire, un grand nombre de petites annonces proposent ouvertement des adresses aux femmes qui refusent leur grossesse ; à Paris, à la fin du XIXe siècle, il y aurait ainsi une cinquantaine de sages-femmes faisant de la publicité, pour des avortements. A la suite des protestations des sages-femmes "honnêtes", plusieurs de ces "faiseuses d’anges" sont condamnées en 1908, mais après quelques mois, les mêmes publicités réapparaissent dans les journaux. Voici par exemple, à la limite de l’escroquerie, les multiples bienfaits des "dragées bienveillantes " du révérend père Cyprien : "Pas d’insuccès, soulagement précieux pour les irrégularités, troubles, menstruations, faiblesses du sang, absence ou retard des règles pour diverses causes (sur ce point, dicrétion absolue).". A la même époque, une frange du mouvement ouvrier, gagnée aux idéaux néomalthusiens, pronant, par anticapitalisme et antimilitarisme, la "grève des ventres", fait une propagande méthodique pour les procédés anticonceptionnels et l’avortement.

En face de ce mouvement de fond, dans les tribunaux d’assises, les jurys populaires, sensibles à la banalisation ambiante de l’avortement, sont souvent indulgents pour les avorteurs et avortées : 66% d’acquittements de 1880 à 1910. En 1891, par exemple, une avorteuse de Clichy est arrêtée avec son amant qui lui servait de rabatteur et quarante-neuf de ses clientes : ces dernières sont toutes acquittées en bloc, sans que le jury ait cherché à savoir leur niveau de culpabilité. A Tourcoing, la pratique de vingt-six avorteuses est de notoriété publique, sans qu’on puisse les punir, faute de preuves. Comme le dit en 1913 Madeleine Pelletier, une des premières femmes médecins, "l’avortement n’est plus comme autrefois un fait exceptionnel ; c’est, on peut le dire, la règle et dans toutes les classes de la société."

Quelle a été l’attitude des médecins devant cette montée des avortements ? Quelques-uns en ont pratiqué, certains par convictions malthusiennes ou par compassion pour les pauvres accablés d’enfants ; d’autres par esprit de lucre, car, devant la pression de la demande, c’est un moyen rapide d’accroître ses revenus. L’avortement a été très tôt un sujet de préoccupation chez les grands patrons, surtout à partir de 1855, après la parution du livre célèbre du docteur Ambroise Tardieu, Etude médico-légale sur l’avortement, qui s’alarme de la progression de l’avortement dans les villes et des dangers qu’il fait courir aux femmes : il souligne que les avortements sont d’autant plus dangereux qu’ils sont souvent pratiqués à une date tardive, entre trois et six mois de grossesse, au moyen de procédés barbares, allant de la tringle à rideaux à l’injection brutale. Après Tardieu, Pinard, Lacassagne, Mondor ont consacré des études célèbres à l’avortement pour en dénoncer les dangers et leurs disciples en ont fait le sujet de leurs thèses.

A partir des années 1870, la prise de conscience conjointe de l’ampleur de l’avortement et des dangers de la dénatalité française, après la défaite de 1871, incite les classes dirigeantes à réagir. Dans les années 1900, un lobby populationniste (composé de députés, de médecins, de notables, groupés autour de l’Alliance nationale pour l’accroissement de la population française) se met en place, pour lutter à la fois contre la propagande anticonceptionnelle des néomalthusiens et contre la banalisation des avortements comme moyen de contrôle des naissances. Au terme de dix-huit ans de débats, d’hésitations et de confusion et après la grande saignée démographique de la guerre de 1914-18, sont votées deux lois répressives qui changent le contexte de la pratique de l’avortement. Celle de 1920 réprime "la provocation à l’avortement et la propagande anticonceptionnelle". Celle de 1923 fait de l’avortement provoqué non plus un "crime" passible de la cour d’assises et jugé par un jury, mais un "délit", désormais passible du tribunal correctionnel et jugé par un juge, réputé plus sévère, comme un "trouble à l’ordre public".

Le vécu des avortements aux XIXe et XXe siècles

A partir de la fin du XIXe siècle, les archives judiciaires fournissent des indications précises sur les conditions matérielles et morales dans lesquelles les femmes avortent. L’historienne Anne -Marie Sohn a ainsi étudié près de huit cents procès d’avortements entre 1870 et 1939. Les milieux concernés sont populaires à 80% : comme on pouvait s’y attendre, les "filles-mères" célibataires, particulièrement stigmatisées à l’époque, sont les plus nombreuses (44%), mais les femmes mariées le sont presque autant (37%) : il est clair que l’avortement est l’ultime "filet de sécurité" pour les couples très nombreux qui ne veulent pas plus d’un ou deux enfants et chez lesquels ont échoué les méthodes contraceptives les plus courantes (coïtus interruptus ou lavage et injection à l’eau froide, méthode Ogino, à partir des années 1930).

Les motifs du recours à l’avortement invoqués par les femmes devant les juges sont essentiellement le refus d’enfant (les familles nombreuses sont mal vues), les problèmes matériels qui interdisent d’élever un enfant de plus, et la mauvaise santé de la mère. Si, à l’époque, la contraception est plutôt une affaire d’homme, l’avortement est le plus souvent décidé par la femme seule, même s’il est presque toujours approuvé par le mari. Les méthodes utilisées sont d’abord les recettes de bonne femme (bains, sinapismes, tisanes, coups), puis, en cas d’échecs fréquents, prise de médicaments plus récents : pilules de Menstruine ou de Crinex, Apiol (huile essentielle de persil), sulfate de quinine. Seules 5% des femmes concernées arrivent à avorter à l’aide de potions ; la plupart doivent recourir aux manoeuvres intra-utérines, ce qui suppose presque toujours de faire appel à un spécialiste. Qui sont les avorteurs et "faiseuses d’anges" ? 16% sont des proches (maris, parentes, amies, voisines), 45% sont des professionnels de santé (dont plus de la moitié de sages-femmes), 33% sont des femmes ordinaires (ménagères, ouvrières, paysannes, cartomanciennes, prostituées), 5% sont des hommes. Au total, près de 80% des avortements sont faits par une femme. Pour les trois-quarts des cas, la méthode la plus utilisée consiste à décoller ou à perforer les membranes. A cette fin, sont utilisés d’abord des objets de la vie quotidienne détournés de leur usage normal : aiguille à tricoter, crochet, épingles, plumes à chapeau ; ensuite des outils chirurgicaux : speculum, sonde en caoutchouc et canule fine, vendus librement à l’époque dans les grands magasins. L’injection d’eau bouillie ou savonneuse est aussi utilisée par 57% des femmes mariées, soit avec une seringue, soit plus généralement avec poires et canules à lavements. Enfin, la dernière méthode, utilisée surtout par les spécialistes, consiste à dilater le col, soit avec des laminaires, soit à l’aide de bougies. La plupart des femmes savent combiner plusieurs méthodes ; comme le constate un médecin niçois en 1939, leur inventivité et leur détermination semblent sans limites : "ces diables de femmes, elles trouvent toujours des trucs.". Entre 1870 et 1939, si les avortements augmentent incontestablement, ils sont aussi plus précis, grâce à des instruments adéquats, et plus sûrs, grâce à l’extension des techniques d’aseptie et à la diffusion des savoirs anatomiques et médicaux. Il faut remarquer que, quel que soit le terme de la grossesse, ce sont toujours les mêmes techniques plus ou moins rudimentaires qui sont utilisées.

Le vocabulaire de l’avortement utilisé par les témoins cités en justice, dans sa richesse et sa crudité, témoigne bien de la volonté de ne pas considérer le foetus comme de l’humain, mais comme un déchet dont on doit se débarrasser au plus vite : il s’agit de le faire "passer", "sauter", "descendre", "partir", "couler", "glisser". Quelques dossiers, plus agressifs, disent qu’il faut "crever le petit", "le fiche en bas". "C’est une perte et non un enfant" écrit à sa soeur une journalière de Lorient ; d’autres parlent d’"un amas de sang", d’"une boule" ou de "caillots de sang". Le devenir du foetus est rarement mentionné : souvent enterré dans le jardin ou brûlé, il peut être jeté à la rue, à la rivière ou dans la fosse à purin, souvent par une amie. "J’ai emporté les linges, j’ai jeté le foetus, j’ai lavé les taches" explique en 1884 une couturière parisienne qui a assisté sa cousine.

Une évolution certaine se produit entre 1870 et 1939 quant au terme de l’avortement : les femmes se reconnaissent enceintes de plus en plus tôt et avortent avant trois mois. C’est le cas dès avant 1914 pour les trois-quarts des femmes mariées qui ont été les premières à recourir à l’avortement précoce. Comme le dit le docteur Lacassagne en 1906, "actuellement, il n’y a plus ni produit de conception, ni foetus. Et il n’y en a pas parce que on n’attend pas que le foetus ait atteint un certain développement pour s’en débarrasser." Les célibataires, en revanche, avortent plus tard, après avoir essayé de se persuader qu’elles n’étaient pas enceintes.

Même si l’avortement se banalise incontestablement en France entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle, une partie de la société le désapprouve : dans un tiers des dossiers judiciaires étudiés par Anne-Marie Sohn, un témoin, un protagoniste ou un correspondant anonyme (qui a souvent dénoncé l’avorteuse) manifeste sa réprobation. La pratique de l’avortement reste aussi freinée par la peur de la douleur, la crainte des séquelles médicales et l’ombre de la mort. Dans l’échantillon de huit cents cas étudié par Anne-Marie Sohn, un quart des avortées disent avoir beaucoup souffert et plus 4% en sont mortes, par hémorragies, septicémies ou péritonites. Peu de femmes sont tentées de recommencer une seconde fois : seules 30 d’entre elles s’y risquent.

Comment évaluer le nombre d’avortements dans cette période où ils sont totalement clandestins ? les contemporains ont avancé les chiffres les plus fantaisistes, allant jusqu’à 900000 avortements en 1900 (il y a alors 832000 naissances). A partir de la mortalité induite par l’avortement, relevée dans les hôpitaux, Jacques Dupâquier avance le chiffre de 30000 avortements en 1900 et de 60000 en 1914. Pour la période 1914-1939, Anne-Marie Sohn propose prudemment l’hypothèse d’un nouveau doublement, ce qui donnerait 120000 avortements en 1939 (pour 618000 naissances, sur 42 millions d’habitants), chiffre déjà élevé, si l’on songe que tous ces avortements se déroulent dans la clandestinité et sont susceptibles d’être poursuivis en justice. Depuis la loi de 1923, si les poursuites en correctionnelle pour avortements sont en baisse (400 à 500 affaires par an entre 1925 et 1932), les acquittements sont plus rares (19% des cas). Avec la guerre de 1939-45 et le régime de Vichy, la répression de l’avortement devient féroce : la loi du 15 février 1942 prévoit la peine de mort pour avorteurs et avorteuses. Cela entraîne une hausse des poursuites : 4275 en 1942 et 4555 en 1943. Une avorteuse, Marie-Louise Giraud, est guillotinée le 30 juillet 1943. En 1945, cette loi est abrogée, mais la répression continue (5251 poursuites en 1946). Dans les années 1950, au moment des hautes eaux du baby-boom, les naissances augmentent (plus de 800000 par an), ainsi que les avortements (350000 ?). La fondation du Planning familial et une vigoureuse propagande pour l’abolition des lois de 1920-23 aboutissent en 1967 au vote de la loi Neuwirth qui autorise la propagande pour la contraception et espère faire ainsi baisser le nombre des avortements. En 1975, la loi Veil dépénalise l’avortement, désormais appelé interruption volontaire de grossesse (IVG) ; ce vocabulaire nouveau signifie qu’on espère révolue l’époque où l’avortement était clandestin et utilisé comme méthode contraceptive : il est désormais partiqué au grand jour dans les établissements hospitaliers ; quelques années plus tard il est remboursé par la Sécurité sociale. Et pourtant, bien que légalisé, l’avortement reste encore une pratique de masse semi clandestine : dans les statistiques de l’Institut National d’Etudes Démographiques, il y a un décalage entre les avortements déclarés et les avortements estimés : ainsi pour l’année 1997, sur une population de plus de 60 millions d’habitants, les statistiques donnent 729609 naissances et 163985 avortements déclarés, mais on estime ces derniers à 220000, ce qui porte à 30% le pourcentage d’avortements par rapport aux naissances vivantes. C’est un des grands paradoxes de notre époque : la dépénalisation de l’avortement, puis sa pratique en milieu hospitalier n’ont pas supprimé les habitudes du secret, ni fait baisser le nombre d’avortements.

Au total, on peut relever un certain nombre de permanences entre hier et aujourd’hui. Le seuil des trois mois de grossesse a toujours été important, même s’il a changé de signification (époque de l’"animation" du foetus pour les théologiens médiévaux, et seuil légal actuel pour l’IVG d’aujourd’hui). Notons aussi la permanence de la détermination des femmes à mettre fin à une grossesse imprévue : quel que soit l’état des techniques, elles ont toujours réussi, à toutes les époques, à se débarrasser d’un "fruit" non désiré, presque toujours sans recourir aux médecins, mais en trouvant de l’aide du côté des sages-femmes. Depuis la fin du XIXe siècle, l’avortement est devenu plus fréquent : envers et contre tout, dans l’illégalité, les difficultés et les douleurs, sans tenir compte des pressions politiques, sanitaires, sociales, les femmes ont voulu échapper à la fatalité biologique des grossesses successives qui avait eu cours pendant des siècles, pour gérer leur sexualité en fonction de leurs désirs plus que de leurs craintes.

lundi 2 janvier 2012, par Marie-France Morel

Références...

Article paru dans Réalités en gynécologie obstétrique n° 76, décembre 2002, p. 51-53 pour la 1ère partie (→ 18e siècle) ; la 2ème partie est parue dans la même revue, en janvier 2003.

Notes

[1] contenu de la note