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Les "usines à bébés", une anticipation du meilleur des mondes

Peut-on raisonnablement imaginer que les modèles d’organisation adoptés par les humains puissent leur faire perdre leur humanité ? Partiellement peut-être, provisoirement sans doute, l’histoire en atteste. Mais totalement et définitivement, ce n’est envisageable que sous la forme d’une autodestruction. On ne retiendra donc pas cette hypothèse.


Pourtant, Aldous Huxley, en présentant la deuxième édition (1946) de son ouvrage Le meilleur des mondes, n’hésite pas à l’affirmer. Or, ce roman d’anticipation a pour thème l’évolution d’une société, la nôtre, vers la maitrise de la reproduction, assurée totalement par des machines, permettant d’obtenir des bébés que l’on dira parfaits (de plusieurs catégories de perfection), bien vivants, nés à terme, sans avoir menacé ou traumatisé leur maman et dépourvus de malformation, handicaps divers, d’origine génétique, toxique, infectieuse ou autre.

Une curieuse ambivalence

Mais qu’ont à voir les élucubrations d’un romancier du XXe siècle, certes très lié aux grands mouvements scientifiques, biologiques en particulier, de son époque, et la concentration des naissances dans les grandes unités hospitalières appelées « grosses maternités » et par dérision « usines à bébés » ? Cependant, s’agit-il bien d’un simple abus de langage, l’analogie n’est-elle pas délibérée ? Dans ce cas la qualification est évidemment grave. En effet, l’« usine » est le lieu à la fois de l’exploitation du travail et de la production en série de pièces identiques, aux nuances de coloris et autres « options » près, soumises à des contrôles de « qualité » exigeant d’étroites mesures de « sécurité » pour en assurer la meilleure productivité. Grosses maternités et usines auraient donc les mêmes logiques de « production » et une « inhumanité » communes parfaitement inacceptables, au moins pour la première. Elles pourraient bien alors préfigurer les incubateurs du « Meilleur des Mondes ».

Comment expliquer alors qu’une appellation aussi infamante, même si elle n’est utilisée que par une minorité de parents et de professionnels, soit finalement assez largement adoptée, au moins sur le mode interrogatif ? D’autant que ces institutions, aussi préoccupantes soient-elles, sont quasiment plébiscitées par la population qui n’hésite pas à y voir en dernière analyse une marque forte du progrès. Nous serions donc profondément ambivalents à ce sujet, et cette duplicité psychique associerait à la fascination pour les « prodigieux progrès technologiques » ayant transformé les conditions de naissance et permis un effondrement de la morbi-mortalité fœto-infantile et maternelle, à la culpabilité d’une douce servitude.

Comment en sommes-nous arrivés là ?

Tout d’abord, la concentration des maternités semblent s’imposer du fait même de l’objectif fixé aux soignants de tendre vers les meilleurs soins accessibles, et d’autre part, pour les raisons conjoncturelles liées aux ébranlements économiques, considérés comme provisoires, de notre époque. En fait, s’agit-il bien des véritables raisons et plus précisément, comment en est-on arrivés là ?

C’est vers le XVIe siècle, en période d’extension de leur production de richesses, que naissent dans la société européenne des préoccupations nouvelles, en particulier une forte volonté de maitriser le monde. La société chrétienne ne se contente plus alors d’attendre l’avènement du Royaume de Dieu. Il faut dès aujourd’hui s’assurer du bonheur d’une minorité dans un premier temps, qui devra faire celui de tous par la suite.

Il en est ainsi de la naissance. Nos nations émergentes ont besoin de nombreux enfants afin d’être fortes et conquérantes : l’Empire romain avait déjà connu cette lancinante préoccupation. Commence alors l’histoire moderne de l’obstétrique. En effet, les transformations sociales initiées par la Renaissance aboutissent à une urbanisation rapide qui associe aux nécessités de la production et de l’administration de ces États en mutation, une misère sociale et des « dérèglements moraux » qui leur imposent quelques nouvelles obligations. C’est ainsi que surgissent dans chaque ville d’Europe des maternités hospitalières. Faut-il souligner à ce propos que toute « maternité », aussi modeste soit-elle, n’en est pas moins une « concentration » d’accouchements. Or une telle pratique brise sans transition le rituel originel et quasi universel de la naissance « au foyer » de celle qui accueille son enfant, associant intimité et lien social. L’enfant nouveau est ainsi intégré à la communauté qu’il contribue à enrichir. Il en est tout autrement lorsqu’il arrive au monde dans un hôpital, un hospice. À son origine, cette rupture ne fut sans doute pas perçue, tant le statut des femmes accueillies dans ces institutions était marginal, inquiétant, et même inacceptable : femmes enceintes sans mari, sans abri, pour la majorité d’entre elles, et futurs enfants « sans famille ». Dans ces hôpitaux, la présence de chirurgiens rend possible leur intervention à l’occasion des dystocies. Sages-femmes et médecins apprennent leur métier. Encore faut-il qu’ils aient quelques gestes thérapeutiques à offrir. Or, ils n’en ont guère. Par bonheur, les acquis sanitaires de l’époque gréco-romaine ne sont pas tous perdus. Certains se sont transmis, sans grands effets certes, jusqu’à cette période aux ambitions réformatrices. Certains relèvent le défi, d’autant, comme on l’a dit, qu’il s’agit désormais d’un devoir d’État. Le barbier méprisé jusqu’alors par le médecin va trouver là une véritable aubaine. Sa promotion sociale est assurée. Elle bénéficie désormais de l’appui intéressé de l’État. Peu lui importe que la Faculté s’en offusque (Philippe HECQUET, 1707) et tente une diversion en apportant un étonnant soutien aux sages-femmes. Mais de telles conditions professionnelles ne s’opposent pas nécessairement au dévouement et à la générosité des soignants. Ne peut-on pas penser à ce sujet que le natalisme et la médicalisation que justifie ce courant, aussi éloignés soient-ils du respect de la dignité des personnes, en l’occurrence des femmes et des bébés, n’en sont peut être pas moins de véritables stimulants à l’attention à l’autre (P. KOURILSKI, 2010). Des exemples semblent confirmer cette hypothèse à la fin du XIXe siècle. C’est bien le cas de l’intérêt passionné de Stéphane TARNIER pour les bébés prématurés, pour ceux qui ne disposent pas du lait de leur mère, mais aussi de la volonté de la jeune école des nouveaux Accoucheurs des Hôpitaux de permettre aux femmes de mettre au monde des bébés en bonne santé, des recherches de DUCHENNE de BOULOGNE (1862) sur la physiologie neuromusculaire du visage du nourrisson l’amenant à s’interroger sur son rôle dans l’attachement materno-infantile, ainsi que la découverte, bien tardive certes, de la souffrance des bébés. Nombreux sont les soignants qui, en dépit de graves travers institutionnels, vont découvrir la « personnalité » du bébé, sa richesse affective, son « sens du dialogue ».

Les femmes sont-elles bien faites pour s’occuper de la mise au monde des enfants ?

Cependant, historiennes et historiens nous disent, ainsi que certains philosophes (E. DORLIN, 2006), que la domination masculine de nos vieilles sociétés monarchiques puis républicaines s’accommodaient mal du rôle quasi-exclusif qu’on avait alors laissé aux femmes, professionnelles ou non, dans la naissance. Si l’on accorde alors une importance nouvelle à la reproduction humaine, seuls les hommes, affirme-t-on alors, pouvaient diriger cette fonction relevant tant de l’organisation sociale que de la « science médicale ». À ce sujet, les débats initiés par la Révolution française sur la médicalisation de l’accouchement et de l’hospitalisation sont édifiants. Certains (P. CABANIS, F. de La ROCHEFOUCAUD, 1790) s’interrogent sur les bienfaits réels de cette institution dont le rapport récent de Jacques-René TENON (1786) a signalé l’extrême délabrement et la gravité de ses conséquences sur la vie et la santé des femmes et de leurs enfants. D’autres rétorquent, avec raison, que l’on ne peut faire disparaître les maternités hospitalières, irremplaçables pour les femmes cherchant refuge et dissimulation de leur état. On envisage alors de créer un corps de sages-femmes destiné à assurer l’accouchement de ces misérables, l’accueil et les soins de leurs bébés. Suspendue, cette décision prendra effet 70 ans plus tard à l’occasion des tragiques épidémies de fièvre puerpérale (S. BEAUVALET, 1999).

Mais surtout surgit alors un nouvel et décisif argument : pour les chirurgiens de l’époque, il est nécessaire de maintenir ces maternités qui constituent un lieu irremplaçable destiné à la recherche médicale et à la formation des sages-femmes et des médecins « aux progrès et l’avancement de l’Art de guérir » (AUDIN-ROUVIERE, 1794).

De telles conditions sont évidemment bien peu compatibles avec le respect.

Durant tout le XIXe siècle, il faut conforter et étendre la domination masculine en redistribuant les rôles de la sage-femme et du médecin, celle-ci étant progressivement mise sous la tutelle du second (J. GELIS, 1988) et le bébé dans les mains du médecin qui jusque-là s’en était peu préoccupé.

Malgré tout, les progrès médicaux semblent moins rapides que l’expansion urbaine de l’Europe. Les maternités hospitalières s’étendent et se développent comme la pauvreté des couches sociales qui assurent l’enrichissement des nations. Et les médecins (chirurgiens) confirment leur prééminence professionnelle. À la fin du XIXe siècle, la sage-femme devient une auxiliaire médicale ou disparait dans plusieurs pays occidentaux. Elle est alors souvent réduite à la fonction de « nurse ». Lui sont interdits l’utilisation des instruments et la prescription des médicaments. Ce qui n’empêche pas de belles et solides personnalités de s’affirmer, conscientes pour certaines des dangers qui les menacent (Elisabeth NIEL en Grande-Bretagne et Madeleine LEGRAND en France). Marie-Louise DUGES-LACHAPELLE, Marie-Anne BOIVIN, Félicie HENRY... sont parmi les plus remarquables, tant par leurs écrits que par leurs travaux et la qualité de leur enseignement. Hors de la situation très originale de la Hollande, après la Deuxième Guerre Mondiale, où les accoucheurs ont eux-mêmes défendu le principe du caractère principalement physiologique de la grossesse et de l’accouchement, soutenant ainsi la fonction première des sages-femmes, et de la France, où celles-ci ont maintenu une forte résistance à leur mise au pas, maintenant une autonomie jusqu’au début de la seconde moitié du XXe siècle, la déqualification culturelle des sages-femmes est massive.

Quoi qu’il arrive, les maternités hospitalières s’imposent

Ainsi, en dépit de la tragédie meurtrière des fièvres puerpérales dans l’ensemble des maternités européennes au XIXe siècle, celles-ci vont solidement s’imposer au XXe, éliminant toute alternative à ce mode d’accouchement désormais médicalement contrôlé.

Cette fois, l’évolution des pratiques médicales s’accélère dans un cadre imposé aux femmes par de multiples mesures incitatives et d’organisation des soins : spécialisation médicale, examens obligatoires, et lente mais inexorable condamnation de l’accouchement à la maison, puis des petites unités hospitalières. Toutefois, ces conditions nouvelles apparaissent satisfaisantes à la majorité de la population. Au point qu’après la Deuxième Guerre Mondiale, c’est un véritable engouement qui pousse quasiment toutes les femmes vers les maternités hospitalières, considérées comme garantes de la qualité des soins.

À ce stade, l’obstétrique du XXIe siècle s’est assurée une autorité presque au-dessus de tout soupçon. N’a-t-elle pas divisé par 100 la mortalité maternelle et dans des proportions assez identiques la mortalité fœto-infantile ? Et si ces deux grands marqueurs sanitaires n’ont guère changé depuis 20 ans, n’a-t-on pas profondément bouleversé l’accueil et la place des femmes dans nos établissements hospitaliers, mais également celles de nos bébés ? Quoi qu’en disent quelques grincheux ! Nos « grosses » maternités associeraient donc la sécurité des femmes, et par les temps qui courent la sécurité est une valeur très sûre, et celle des bébés, accordant à l’une et à l’autre, même s’il s’agit d’une petite fille, le statut de personne. Finis, nous dit-on, ou presque, les gestes inutiles, agressifs parfois, dont ont souffert la mère et son enfant. C’est le cas de l’aspiration systématique des narines, du pharynx, de l’œsophage et de l’estomac dès la sortie du ventre des mamans, des examens pédiatriques dès la naissance, physiquement douloureux et psychiquement dangereux, des prélèvements sanguins au talon ou ailleurs. Ce petit doit maintenant rester sur le ventre de sa mère qui lui parle, dans ses bras, yeux dans les yeux, comme elle veut tout simplement. Le cordon sera sectionné sans précipitation, les professionnels ayant désormais acquis cette rigueur clinique qui leur permet d’apprécier avec la précision nécessaire la qualité des fonctions vitales (cardio-respiratoire et neurologique) sans gêner l’intimité des rapports entre le bébé et ses parents. Cet enfant devient rapidement rose, respire bien et gesticule comme il doit le faire. La plupart des malformations, dangereuses dans les premières minutes de vie, ont été mises en évidence avant la naissance. Désormais, le bébé doit vivre ces instants dans le bain d’échanges sensoriels et affectifs offert par les siens. C’est sa place, et s’il faut l’aider et pallier quelques défaillances, soutenir ses parents décontenancés, bouleversés et parfois même inquiets, les soignants le feront fort bien.

Ainsi, dit-on, professionnels mais aussi parents, nos grandes maternités peuvent préserver l’intimité des femmes et des familles, considérer le nouveau-né comme une personne infiniment respectable et participer ainsi à son bien-être.

Y aurait-il encore quelques progrès à faire ?

Seulement voilà, est-ce bien toujours ainsi ? Longtemps et au risque de blesser, il faut pourtant le dire, la domination masculine et le natalisme se sont conjugués et ont produit un hygiénisme autoritaire, moralisateur, disqualifiant les femmes et leurs bébés. Ce que le scientisme a produit au sein de nations rivales du XIXe siècle, puis du XXe, c’est beaucoup plus le culte, ou du moins l’objectif, de la quantité plus que de la qualité. Et s’il s’agissait de qualité, c’est bien le fonctionnel qui l’emportait largement sur l’affectif. Mireille LAGET, Françoise THEBAUT, Yvonne KNIBIEHLER, Marie-France MOREL... sont là pour nous le rappeler. Notre culture était déjà celle de la belle et abondante production, au point de l’opposer ou plutôt d’oublier la dignité de la personne par l’organisation de soins liée à cet objectif. Les psychistes eux-mêmes ne confirmaient-ils pas cette tendance en rappelant qu’en l’absence de vie ou du moins de bonne santé, la relation n’a pas de sens ou qu’elle est gravement altérée par le handicap qui en résulte : assurons d’abord la bonne marche des fonctions physiologiques de cet enfant, et nous verrons ensuite ce qu’il en est de son affectivité. Nous avons pris un mauvais pli, oubliant, nous professionnels, ou plutôt nous médecins, ce que les femmes et les sages-femmes savent par expérience et non par essence ou spécificité physiologique, que les bébés comme les femmes et les hommes sont des êtres de relation dès la vie intra-utérine. Nous avons oublié que « l’hospitalité de la chair », pour reprendre l’expression d’Antoinette FOUQUE (1995), l’accueil de cette vie unique dans un corps vivant et humain durant une intense et longue période de transformations maturatives, de partage charnel du passage d’un corps psychiquement investi dans celui qui l’a fait personne, ce don à notre humanité commune, est bien ce qui la fonde. Cette auteure considère même que grossesse et accouchement sont le « paradigme de l’éthique ».

Ainsi, notre volonté de contrôle de la vie nous a-t-elle aveuglés et nos « prodigieux résultats » nous ont-ils fait perdre le nord et la longue expérience d’irrespect à l’égard des femmes (S. ZWEIG, 1922) nous a-t-elle menacés dans notre humanité même. Après avoir imposé la soumission aux femmes, sans vraiment y réussir, par la position allongée lors de l’accouchement, après la disqualification puis la mise sous tutelle des sages-femmes, l’hospitalisation obligatoire, le bébé lui-même fut soumis à une mise au pas quasi-militaire. Le lever, le coucher, la toilette, les heures de tétées et pesées multiples furent l’objet d’une règlementation tatillonne. De nombreux gestes invasifs dès les premières minutes de vie furent prescrits afin de s’assurer de la bonne qualité du « produit de conception ». La longue expérience des mères ne fut pas écoutée. On alla jusqu’à leur imposer dans les années 1970 de coucher leur bébé sur le ventre pour, disait-on savamment, les soustraire aux risques d’une mort subite, pour découvrir 20 ans plus tard qu’une telle position aggravait le risque de survenue de cette pathologie mortelle. Car la suffisance ne facilite guère l’écoute. Il aura fallu une loi en mars 2002 pour rendre celle-ci obligatoire et admettre que les femmes, les mères, les parents, les bébés eux-mêmes avaient des choses à nous dire et, si nous en doutions encore, à nous apprendre. Côté femmes, les positions imposées ne sont évidemment guère physiologiques, souvent inconfortables, et pour tout dire font obstacle au jeu libérateur du corps à corps qu’est la chorégraphie de la mise au monde. L’épisiotomie est nuisible dans la grande majorité des accouchements et rien ne vaut, en qualité, un accouchement spontané aux alentours du terme. La diminution de la mortalité maternelle ne passe-t-elle pas, comme l’indiquent certaines études aux États-Unis, par la réduction du taux de césariennes, ainsi que par celles des déclenchements inutiles du travail ? Comme vient de le rappeler Jacques MILLIEZ à l’Académie de Médecine (2010).

Bébés et femmes sont très liés dans cette aventure. Ce qui nuit à la maman, nuit à son petit. Or l’enfant, contrairement à ce qui est le plus souvent affirmé, ne bénéficie pas toujours de cette attention et de ce respect en raison même des logiques de productivité liées aux regroupements hospitaliers. Si de futurs parents bien préparés à l’accueil de leur bébé sont tout à fait aptes à lui permettre de bien vivre sa période néonatale, encore faut-il que nos contraintes institutionnelles ne les gênent pas trop. Sachant que pour d’autres, une aide peut être nécessaire et même impérative. Soutien et disponibilité peu conciliables avec les exigences de la comptabilité hospitalière.

Dans la jubilation de l’accueil

Nos capacités techniques à répondre à de grandes détresses néonatales sont réelles. L’attention aux besoins affectifs de l’enfant et de ses parents sont désormais rendus possibles, y compris dans les situations les plus complexes, parce que nous avons appris, puéricultrices, pédiatres, pédopsychiatres, psychologues, psychanalystes, la grande richesse psychique du nouveau-né. Malheureusement, beaucoup de professionnels sur le terrain sont souvent insuffisants en nombre quand ce n’est pas en formation, malgré une soif de connaître et de venir en aide. Ils luttent et se découragent parfois face aux obstacles administratifs qu’ils rencontrent.

Quoi qu’on en dise, la logique de concentration et l’obsession sécuritaire qui en découle sont à l’œuvre non plus seulement pour répondre au populationnisme d’hier, mais bien cette fois pour assurer une productivité fort éloignée de l’attention due au nouveau-né. Preuve, s’il en était besoin, les refus dissimulés aux demandes d’alternatives à l’hospitalisation systématique de l’accouchement. Alors que l’expérience étrangère nous permet aujourd’hui de les considérer comme sanitairement au moins aussi acceptables que notre modèle unique : l’usine à bébés.

Mais les choses ont changé. Les femmes ont acquis un statut d’égalité devant la loi, faisant sauter un des obstacles les plus puissants à l’émancipation des humains. Disposant librement de leur fécondité et ainsi de leur corps et de leur vie sociale, elles font les enfants qu’elles souhaitent avec les hommes qu’elles ont choisis. Croit-on raisonnablement qu’un tel bouleversement n’aura aucune incidence sur l’histoire des naissances et l’organisation des soins ? La parole des femmes ne pourra plus être bâillonnée ou simplement négligée, nous protégeant ainsi pour l’avenir de notre dangereuse toute-puissance et des impasses mortelles qu’elle génère : la tyrannie providentielle ou plus simplement l’acceptation d’une douce servitude. Et si nos grandes maternités évoluent vers de redoutables usines à bébés, il faudra tout le dynamisme de cette nouvelle liberté pour y mettre fin et permettre l’émergence d’une nouvelle et généreuse organisation des soins périnataux.

Beaucoup pensent encore à ce propos que « Maisons de naissances », accouchements à domicile ou maintien des petites maternités relèvent d’irresponsables lubies, plus ou moins teintées de sectarisme, d’archaïsme ou de nostalgie écologique ou rousseauiste. En un mot, de tout et de son contraire, en particulier de l’esprit de clocher, de la recherche de prestige d’élus locaux, de la démagogie syndicale ou autres malfaisances sociales. Devrait-on choisir entre la toute-puissance de potentats bien en cour et la parole des femmes qui demandent que l’on respecte l’intimité des liens qui se tissent entre leur bébé et les siens ? S’il n’existait pas d’écoute possible entre les deux discours, alors nous choisirions la parole des femmes qui réclament la liberté de mettre au monde leur enfant, là et comment elles perçoivent l’accord le plus fort avec leur dignité. Ces femmes sont une petite minorité. Et comment en serait-il autrement après des millénaires de domination ? Mais surtout, elles sont sans doute les porte-paroles d’une grande majorité qui a compris, encore imprécisément peut-être, que la naissance est un évènement social qui intéresse l’humanité entière dans son extrême diversité. À la condition expresse que l’on en préserve l’intimité ou plutôt qu’on donne à cet évènement bouleversant et considérable une place singulière. Nos enfants, s’ils peuvent bien naître dans de grandes unités hospitalières, doivent pouvoir être accueillis, entendus, admirés, caressés partout où vivent leurs aînés : petites maternités, maisons de naissance, domicile. Accompagnés des sages-femmes, premières professionnelles de ces instants singuliers que sont la vie intra-utérine et la mise au monde d’une personne dont l’extrême dépendance vient nous apprendre à vivre. Ils nous enseignent ainsi à vivre ensemble.

Paul CESBRON

Sablé, le 26 septembre 2010